Trek dans les monts Fann : le col Alaoudin, ma chute et les lacs de Koulikalon
Il y a des journées de trek dont on se souvient pour la beauté des paysages.
D’autres pour l’effort.
Et puis il y a celles où l’on se demande, à un moment donné, quels choix de vie nous ont exactement conduits jusque-là.
Cette journée dans les monts Fann appartient clairement aux trois catégories.
Après plusieurs jours de randonnée entre les lacs Alaoudin et les montagnes du Tadjikistan, nous devons franchir le col Alaoudin, à environ 3 800 mètres d’altitude, avant de redescendre vers les lacs de Koulikalon.
Sur le papier, la journée s’annonce magnifique.
Elle le sera.
Elle sera aussi probablement la journée la plus difficile de tout mon trek au Tadjikistan.
Le col Alaoudin à 3 800 mètres : il faut maintenant y aller
Le problème n’est pas uniquement le dénivelé ou l’altitude.
Cela fait maintenant quatre jours que je ne mange quasiment plus.
Les problèmes intestinaux qui ont touché une bonne partie de notre groupe ne passent pas vraiment et je commence sérieusement à manquer d’énergie.
Plus inquiétant encore ce matin-là : j’ai énormément de mal à boire.
Avaler quelques gorgées devient compliqué alors que je sais parfaitement que marcher plusieurs heures en altitude sans réussir à m’hydrater correctement est loin d’être idéal.
Mais il faut avancer.
Alors j’avance.
Un pas.
Puis un autre.
Et encore un.
Une ascension qui me paraît parfois insurmontable
Plus nous montons, plus l’effort devient difficile.
Je n’ai quasiment rien dans le ventre depuis plusieurs jours, très peu de forces et l’altitude n’arrange évidemment rien.
Par moments, atteindre le col me semble franchement insurmontable.
C’est probablement ici que je placerai dans cet article l’une de mes photos préférées du trek.
Sur celle-ci, je suis au milieu de la montagne avec une expression qui semble dire :
« Mais pourquoi ? Pourquoi est-ce que j’ai choisi cette vie ? »
Vous connaissez ces grandes interrogations existentielles que l’on imagine avoir devant un coucher de soleil, face à l’océan ?
Personnellement, je les ai eues à près de 3 800 mètres d’altitude, avec quatre jours de riz blanc derrière moi et absolument plus aucune énergie.
Chacun sa spiritualité.
Et pourtant…
j’arrive au col.




Au sommet du col Alaoudin
Et soudain, la fatigue laisse quelques instants la place au paysage.
Autour de nous s’étend un univers presque entièrement minéral.
Des montagnes abruptes, de la roche, des sommets déchiquetés et ces immensités qui donnent aux monts Fann leur caractère si spectaculaire.
À cette altitude, tout semble différent.
Le silence.
La lumière.
Les distances.
Et forcément, après avoir autant douté pendant la montée, atteindre le col procure une satisfaction particulière.
Je l’ai fait.
Dans mon état, je ne sais toujours pas très bien comment.
Mais je suis là.
Reste maintenant un détail.
Il faut redescendre.
Une chute que je ne suis pas près d’oublier
La descente commence.
Et je suis épuisée.
Je n’ai plus beaucoup de forces dans les jambes et ma concentration n’est probablement plus celle du début du trek.
Puis je chute.
Tout va très vite.
Dans mon souvenir, je fais plusieurs roulades. Je ne sais plus vraiment où je suis ni dans quel sens je tombe.
Je ne vois que les pierres.
Et surtout, je vois le ravin se rapprocher.
C’est probablement ce qui me marque le plus lorsque j’y repense : je n’arrive même pas à réagir.
Je voudrais arrêter ma chute, m’accrocher, faire quelque chose.
Mais je suis tellement fatiguée que mon corps ne répond plus suffisamment vite.
J’entends alors notre guide courir derrière moi.
La personne qui marche devant moi retient mon bâton droit que j’ai rattrapé en glissant.
Et notre guide réussit finalement à me saisir par la cheville gauche alors que je commence à basculer vers le ravin.
Et tout s’arrête.
Un peu de peau laissée au Tadjikistan
Je fais rapidement l’inventaire.
L’épaule est douloureuse.
Le bras saigne.
La hanche prend une jolie couleur qui annonce un hématome digne de ce nom.
Ma jambe droite est bien râpée.
Mais rien ne semble cassé.
Et surtout, je suis là.
J’ai simplement décidé de laisser un peu de peau et de sang au Tadjikistan en souvenir.
Ce qui me surprend encore aujourd’hui, c’est que je n’ai même pas vraiment eu peur sur le moment.
Pas de grosse montée d’adrénaline.
Pas de panique.
Rien.
J’étais juste…
trop fatiguée pour avoir peur.
Alors après avoir vérifié que je pouvais continuer à marcher, nous avons repris la descente.
Parce qu’en montagne, le campement ne vient malheureusement pas vous chercher.
Les lacs de Koulikalon, la récompense au bout de la journée
Progressivement, le décor change et nous descendons vers le magnifique bassin de Koulikalon.
Le site se trouve au cœur des monts Fann et rassemble plusieurs lacs glaciaires reliés par des cours d’eau, au milieu d’anciens reliefs façonnés par les glaciers.
Le contraste avec les paysages minéraux du col est saisissant.
De l’eau.
Des prairies.
Des genévriers.
Et derrière eux, toujours ces immenses murailles rocheuses.
Le bassin de Koulikalon se situe autour de 2 800 à 3 000 mètres d’altitude et constitue l’un des paysages emblématiques des monts Fann. Ses lacs sont notamment alimentés par la fonte des neiges et des glaciers environnants.
Après la journée que nous venons de vivre, découvrir cet endroit ressemble presque à une récompense.
Nous installons notre campement au milieu de ce décor.
Et franchement, j’aurais volontiers posé ma tente ici pour plusieurs jours.





Le pic Maria et les géants des monts Fann
Le bassin de Koulikalon est dominé par une spectaculaire muraille montagneuse où se succèdent plusieurs grands sommets.
Parmi eux se trouve le pic Maria, parfois orthographié Marya ou Maria selon les sources et translittérations. Sa face tournée vers le bassin de Koulikalon contribue à cette impression de véritable amphithéâtre rocheux qui entoure les lacs.
Mais le géant de la région reste le Chimtarga.
Avec 5 489 mètres d’altitude, le Chimtarga est le point culminant des monts Fann. Il domine un massif qui compte plusieurs autres sommets dépassant les 5 000 mètres, notamment Energia, Mirali, Bodkhona ou Chapdara.
Autant dire qu’avec nos petites tentes plantées au milieu de tout cela, nous ne pesons pas très lourd.
Et c’est probablement aussi pour cette sensation que j’aime autant la montagne.
Elle remet assez efficacement les choses à leur place.
Le lendemain, direction le lac de Tchoukrak
Après cette journée particulièrement mouvementée, notre trek continue.
Au programme : environ 350 mètres de montée, 750 mètres de descente et cinq heures de marche, en passant par le col de Tchoukrak à environ 3 300 mètres.
Finalement, nous bouclons la journée en quatre heures.
Et les paysages sont encore une fois magnifiques.
Nous traversons des zones d’alpages où vivent des bergers tadjiks avec leurs troupeaux, dans de petites habitations installées au milieu des montagnes.
Après plusieurs jours dans les paysages très minéraux des hauteurs, retrouver progressivement davantage de végétation et quelques traces de vie humaine donne l’impression de changer encore une fois de Tadjikistan.
Après ma chute, la descente n’est plus tout à fait la même
Physiquement, je suis toujours fatiguée.
Mais quelque chose d’autre est apparu.
Une petite appréhension.
La veille, après ma chute, je n’avais quasiment pas eu peur.
Aujourd’hui, en revanche, mon cerveau semble avoir décidé de rattraper son retard.
Dans les descentes, je suis plus attentive.
Je regarde davantage où je pose les pieds.
Certains passages me font hésiter alors qu’ils ne m’auraient probablement pas inquiétée quelques jours auparavant.
Rien d’insurmontable.
Mais cette petite voix est désormais là.
Alors je descends tranquillement.
Et quand la chaleur devient trop importante, j’adopte une méthode extrêmement scientifique pour retrouver mes esprits :
je plonge la tête dans la rivière glacée.
Radical.
Mais efficace.
Le lac de Tchoukrak : enfin une vraie baignade !
Nous arrivons finalement au lac de Tchoukrak, blotti au fond de sa vallée.
Et là, excellente surprise : l’eau n’est pas aussi glaciale que celles rencontrées jusque-là.
Nous pouvons enfin nous laver un peu plus confortablement.
Et même mieux…nous faisons quelques brasses !
Après plusieurs jours de trek, je peux vous assurer qu’une baignade dans un lac de montagne devient l’équivalent d’un séjour dans un hôtel cinq étoiles avec spa.
Nous prenons nos aises, nous profitons du paysage et une idée fait rapidement l’unanimité : on serait bien restés ici deux nuits.
Malheureusement, le programme en a décidé autrement.
Demain sera notre dernier jour de trek.
Derniers kilomètres dans les monts Fann
Le réveil du dernier matin a forcément une saveur particulière.
Il nous reste environ 600 mètres de descente et deux à trois heures de marche pour rejoindre Artush.
Les premiers passages se font encore dans les rochers.
Et je dois reconnaître qu’avec ma chute quelques jours plus tôt, je ne les aborde plus exactement avec la même décontraction.
Je prends mon temps.
Puis progressivement, le paysage s’adoucit.
Nous retrouvons des chemins plus faciles.
Des villages.
Des habitations.
Puis quelque chose qui ressemble presque à une petite ville.
Après plusieurs jours sous tente, cette transition est étrange.
La montagne commence à s’éloigner.
Et la civilisation revient.
Le bonheur tient parfois dans une bouteille d’eau gazeuse
Nous entrons dans une petite épicerie.
Et là…de l’eau gazeuse.
Vous pourriez penser que je dramatise.
Absolument pas.
Après plusieurs jours à être malade, à boire de l’eau filtrée ou traitée et à marcher en montagne, cette bouteille d’eau gazeuse fraîche me paraît être l’une des plus belles inventions de l’humanité.
Oubliez les lacs turquoise.
Oubliez les sommets à 5 000 mètres.
À cet instant précis : le Tadjikistan, c’est cette bouteille.
Les tentes, les repas, les ânes, les campements, les montagnes…
Une première partie du voyage se termine.
Au revoir le Tadjikistan, direction l’Ouzbékistan
Nous reprenons ensuite la route vers la frontière.
Et j’adore toujours ce moment particulier des voyages terrestres : passer physiquement d’un pays à un autre.
Pas d’aéroport.
Pas de téléportation entre deux terminaux.
On arrive dans un pays par la route, on franchit une frontière et on poursuit son chemin.
Nous quittons donc le Tadjikistan pour entrer en Ouzbékistan.
Et seulement une quarantaine de kilomètres nous séparent alors de l’une des villes que j’attends le plus depuis le début du voyage :
Samarcande.
Ancienne cité de la Sogdiane, carrefour majeur des routes commerciales d’Asie centrale et capitale de l’empire de Tamerlan au XIVe siècle, Samarcande appartient à ces noms qui font voyager avant même d’y être allé.
Route de la Soie.
Coupoles turquoise.
Mosquées.
Madrasas.
Registan.
Après les montagnes, nous allons complètement changer d’univers.
De ma tente des monts Fann à Samarcande
Nous arrivons finalement à notre hôtel.
Et après plusieurs nuits sous tente, retrouver un vrai lit et une vraie salle de bains provoque une émotion que seuls les gens ayant passé plusieurs jours en trek peuvent réellement comprendre.
Mais le plus beau reste probablement l’emplacement.
Nous sommes installés juste à côté de Bibi-Khanym, en plein cœur historique de Samarcande.
Autrement dit : nous allons pouvoir découvrir une grande partie de la ville à pied.
Quelques heures plus tôt, je descendais encore des sentiers rocheux dans les monts Fann.
Quelques jours auparavant, je me demandais au col Alaoudin pourquoi j’avais fait certains choix dans ma vie.
Et me voilà maintenant à Samarcande.
Fatiguée.
Un peu cabossée.
Probablement toujours pas totalement réconciliée avec mon système digestif.
Mais heureuse d’avoir réussi à aller au bout de ce trek.
Le Tadjikistan m’aura offert des lacs aux couleurs irréelles, des montagnes immenses, quelques nuits très folkloriques, un col à 3 800 mètres, une chute dont je me serais volontiers passée et des paysages que je n’oublierai pas.
Maintenant, changement complet de décor.
Bienvenue en Ouzbékistan.
Et pour commencer…
Direction les merveilles de Samarcande.







